Dangereuse dérive autoritaire à l’ULiège (carte blanche)

François Gemenne et Damien Ernst.
François Gemenne et Damien Ernst. - TVA

La campagne des élections rectorales à l’Université de Liège a commencé d’une étrange façon : le Recteur actuel, Albert Corhay, candidat à sa ré-élection, a tenté d’handicaper sérieusement la candidature d’un de ses adversaires, Pierre Wolper, au motif que celui-ci présentait dans son équipe l’actuel Premier Vice-Recteur, Eric Haubruge, et que ce dernier ne pouvait pas, selon les termes de la loi, prétendre à un nouveau mandat de vice-recteur. Même s’il a visiblement la loi pour lui, on ne pourra pas s’empêcher de noter que le Recteur actuel avait proposé le même poste à Eric Haubruge il y a quelques mois encore, avant que celui-ci ne décline l’offre et ne préfère rejoindre une équipe concurrente. La posture légaliste actuelle du Recteur a bon dos : la loi ne semblait alors pas poser problème, et la manœuvre ressemble quand même fort à une vengeance de bac à sable.

Eric Haubruge, actuel premier vice-recteur, a rejoint l’équipe de Wolper.© D.R.

Ce qui nous interpelle dans cette histoire et nous incite à réagir aujourd’hui, c’est le constat d’une dangereuse dérive autoritaire de l’équipe en place, au-delà de la vilénie dont il est question aujourd’hui.

Albert Corhay, actuel recteur de l’ULiege et candidat à sa succession.© TVA

Albert Corhay, le Recteur en place, a accédé pour la première fois aux fonctions de vice-recteur il y a plus de douze ans, en octobre 2005. En octobre 2009, il a accédé aux fonctions de Premier Vice-Recteur. Et en octobre 2014, aux fonctions de Recteur, sur la promesse d’être un ‘recteur de transition’, et de n’effectuer qu’un seul mandat. Atteint par la limite d’âge (il a 63 ans), il ne pouvait de toute façon se représenter. Mais en octobre 2017, le Parlement de la Communauté française a opportunément voté un décret du Ministre Jean-Claude Marcourt, qui recule de deux ans l’âge de la retraite obligatoire pour les enseignants du supérieur. Ce décret, affectueusement connu à l’université sous le nom de « décret Corhay » et voté en urgence, permet donc in extremis au Recteur actuel de postuler pour un deuxième mandat, contrairement à son engagement de campagne.

Ce qui nous inquiète tant, aujourd’hui, c’est la dérive autoritaire qui est à l’œuvre dans les couloirs du rectorat de notre institution. Ces manœuvres politiciennes appartiennent aux républiques bananières, pas à l’université. Car à côté de ces manœuvres, c’est aussi la parole des chercheurs que le rectorat tente d’étouffer. Lorsque l’un de nous s’exprime sur l’affaire Publifin, c’est le Recteur qui lui intime au téléphone de ne plus s’exprimer au nom de l’université (comme si les chercheurs s’exprimaient au nom de l’université plutôt qu’en leur nom propre !), tandis que la candidate qu’il présente au poste de Vice-Rectrice, Ann Lawrence Durviaux, fait circuler un projet de tribune collective (heureusement rejetée par ses collègues) pour museler la parole des chercheurs, en leur imposant de ne plus s’exprimer que sur leurs stricts sujets de compétence.

A l’évidence, il y a à l’Université de Liège un climat malsain, instigué par le rectorat, nourri d’intimidations et d’arrangements avec les règles. En décembre dernier, un collectif de 124 de nos collègues s’étaient déjà émus des dérives managériales de l’équipe en place. A l’époque, nous qui écrivons aujourd’hui n’avions pas signé le texte, même si nous partagions certains des constats posés par nos collègues, pour ne pas créer une polémique avant la campagne des élections rectorales, sur des sujets qui devaient être au cœur de celle-ci. Mais les manœuvres en cours, qui confirment nos appréhensions, nous obligent à réagir.

Il est de notoriété publique que nous avons entre nous de nombreux points de désaccord : sur l’avenir de Nethys, la place de l’énergie nucléaire… Mais nous respectons néanmoins profondément le point de vue de l’autre, ses qualités scientifiques, et surtout sa légitimité à intervenir dans le débat public. C’est cela qui est menacé aujourd’hui.

Pierre Wolper, candidat au rectorat de l’ULiege.© D.R.

Nous défendons la vision d’une université inscrite au cœur des débats de la cité, indépendante du pouvoir politique, garante de la liberté académique. Ce n’est pas la vision que porte le Recteur actuel Albert Corhay, dont la première préoccupation semble bien de s’accrocher au pouvoir. Etre recteur, c’est accepter de diriger une institution qui nous dépasse, et qui doit, plus que toute autre, protéger la démocratie : or, quoi qu’en dise le Recteur sur son blog, la démocratie ne sort pas indemne de ces manœuvres et intimidations. A l’heure où celle-ci est sans cesse davantage menacée par des dérives autoritaires, en Belgique et en Europe, nous refusons l’idée d’une université soumise aux pouvoirs en place, où la parole des chercheurs serait muselée. C’est pour cela que nous parlons aujourd’hui, et c’est pour cela que nous nous battrons demain.

Les auteurs :

François Gemenne, Chercheur qualifié du FNRS, Département de Géographie, Faculté des Sciences, Université de Liège.

Damien Ernst, Professeur ordinaire, Département d’Electricité, d’Electronique et d’Informatique, Faculté des Sciences appliquées, Université de Liège.

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