René Collin: «Le gouvernement wallon, un vieux tracteur qui ne passe pas la 2e»

René Collin fut ministre de l’Agriculture jusqu’à l’été 2019.
René Collin fut ministre de l’Agriculture jusqu’à l’été 2019. - N.HN

La dernière fois que René Collin a participé à la Foire de Libramont, il était encore ministre de l’Agriculture. C’était en 2019, la Foire n’ayant pas eu lieu en 2020 et 2021 à cause du Covid. Aujourd’hui dans l’opposition (Les Engagés), il ne mâche pas ses mots à l’égard de la politique agricole menée par le nouveau gouvernement. « C’est un peu comme un vieux tracteur, alors que c’est un nouvel attelage quand même », résume-t-il. « Un vieux tracteur qui ne sait pas passer la deuxième. »

Son premier grief concerne la politique agricole commune (PAC). « À partir du 1er janvier 2023, les règles changent au niveau du soutien aux exploitations agricoles, de l’aide à l’installation, de l’aide à l’investissement, de l’agriculture biologique, etc. Et pour pouvoir connaître le cadre qui s’applique aux fermes wallonnes, on a besoin de l’approbation par l’Europe de ce qu’on appelle le plan stratégique wallon. »

Aujourd’hui, ce plan stratégique n’est toujours pas validé par l’Europe. René Collin déplore que la Wallonie n’ait envoyé son plan qu’en mars à l’Europe alors que la France, elle, l’a envoyé en décembre.

Si la France a reçu les remarques de l’Europe en avril dernier, la Belgique n’a découvert les 210 remarques européennes qu’à la fin du mois de mai. Et les discussions sont toujours en cours. Précisons toutefois que ça n’empêche pas nos voisins d’être eux aussi toujours dans l’attente de la validation définitive par la Commission européenne…

En attendant, le résultat est là : les agriculteurs sont dans l’attente. Car c’est en se basant sur le plan stratégique que les agriculteurs posent leurs choix futurs, rappelle l’ex-ministre. « Ce n’est pas le 15 décembre que l’agriculteur se dit qu’il va mettre du maïs là ou plutôt telle culture. Le plan stratégique leur permet de savoir dans quel cadre ils vont être aidés. Il y a donc pour l’instant une impatience légitime de la part des agriculteurs. »

Dérèglement climatique

Autre domaine dans lequel René Collin pointe un besoin criant de passer la deuxième, la problématique climatique. « Le gouvernement a annoncé au début de sa constitution qu’il allait moderniser le système d’intervention par rapport aux calamités agricoles et qu’il étudiait un mécanisme assurantiel », rapporte le député. « Ça fait trois ans que le gouvernement réfléchit mais, pour le moment, il n’y a rien qui est mis en place. »

Du côté de la Fédération wallonne de l’agriculture (FWA), on attend effectivement toujours des nouvelles du ministre Willy Borsus. « Le mécanisme des fonds des calamités tel qu’il fonctionne aujourd’hui a atteint ses limites pour les incidents climatiques », commente le secrétaire général José Renard. « Les indemnisations interviennent au plus tôt un an et demi après et pour une partie très faible. Le mécanisme d’assurances avec une intervention publique pour le paiement des primes, comme en Flandre, nous semble être une bonne idée. Mais je pense que ça prend du temps parce qu’il faut aussi veiller à ne pas créer quelque chose qui devienne une bulle. »

René Collin poursuit ses griefs : « Autre signal que ce que ce tracteur gouvernemental n’engage pas la deuxième vitesse, c’est toute la problématique du renouveau des générations. » Un des problèmes, c’est le coût de l’accès à la terre. Pour réfléchir aux solutions et actions à mettre en place, le ministre avait annoncé la tenue d’assises de la terre. « Elles sont finalement apparemment plutôt annoncées à travers trois demi-journées d’auditions », regrette le député. « On va donc refaire la même chose que ce qu’on a fait l’année passée. »

Marchés locaux

La dernière lenteur dénoncée concerne le bio. « Il y a un objectif ambitieux d’atteindre les 30 % de surfaces bio d’ici 2030 (lire ci-contre). Sauf que pour y arriver, il faut plus de moyens que ce qu’on a annoncé jusqu’à présent ! »

À côté du bio, il y a aussi la question des circuits courts, rappelle René Collin. Le député entend à ce sujet remettre au premier plan une proposition de décret qu’il avait déposée et qui vise la création de marchés de produits fermiers et artisanaux. Il faut, selon lui, encourager les agriculteurs à transformer leurs produits et à les vendre en direct. Dans sa proposition de décret, il demande qu’un budget soit consacré annuellement au lancement d’appels à projets pour des infrastructures de valorisation, de transformation et de stockage. Le développement de telles infrastructures permettrait, selon lui, de faciliter l’accès aux produits locaux et de mettre des visages d’agriculteurs sur ces produits, sans oublier les bénéfices en termes de mobilité.

30% de bio: un objectif ambitieux, peut-être trop

La Wallonie s’est fixé un objectif ambitieux dans sa déclaration de politique régionale (DPR) : avoir, en 2030, 30 % de ses surfaces agricoles qui soient consacrées au bio. Un objectif qui est loin d’être atteint aujourd’hui puisque « seul » un hectare sur 8 est bio, soit 12,4 % de la surface agricole utile en Wallonie.

Pour atteindre les 30 % au niveau de la surface, le ministre wallon Willy Borsus compte sur la nouvelle période de politique agricole commune. « Dans le nouveau plan stratégique de la PAC, qui va entrer en vigueur au 1er janvier de l’année prochaine, nous avons accordé des budgets vraiment significatifs pour le secteur bio, en ce compris d’ailleurs pour des secteurs qui étaient aujourd’hui délaissés, comme par exemple le maraîchage bio, où il y aura une intervention sur les quatre premiers hectares, plus toute une série de mesures ciblées. »

Il ajoute aussi une série d’actions, comme le soutien à la promotion du bio et la présence du secteur bio dans les chaînes des grandes et moyennes surfaces, la commercialisation du bio aussi à l’extérieur de la Wallonie, la présence au marché matinal, etc.

Le ministre se dit conscient de l’ambition de la DPR. D’autant que la situation actuelle complique quelque peu les choses… « On a vu qu’une partie des clients qui étaient arrivés au début de la crise Covid sont maintenant revenus à leurs habitudes d’avant la crise », expose-t-il. « Lors d’une visite dans une exploitation du Hainaut, l’agriculteur m’a indiqué n’avoir conservé que 30 % de ses nouveaux clients ! Il y a donc une pression à ce niveau-là. »

Redoubler d’efforts

À cette pression s’ajoute une autre, liée à la guerre en Ukraine. « Le bio doit faire face à l’augmentation du coût d’un certain nombre d’aliments comme les graines de tournesol », confirme le ministre. « L’objectif est ambitieux, mais celui-ci ne sera atteint qu’au prix d’efforts redoublés », conclut-il.

Du côté de BioWallonie, la structure wallonne d’encadrement des modes de production biologique, on est beaucoup moins optimiste. « Cet objectif de 30 % est totalement irréalisable », répond d’emblée la coordinatrice Ariane Beaudelot. « Les coûts de production ont augmenté et les producteurs sont donc plutôt dans l’optique de réduire leurs productions. C’est d’ailleurs la première fois en dix ans qu’on entend parler de déconversion. Il y a du boulot ! » Elle ajoute que le prix du conventionnel ayant fortement augmenté, les producteurs n’ont plus spécialement envie de passer au bio, « puisqu’ils gagnent mieux leur vie en conventionnel ».

Pour elle, l’attente du plan stratégique est aussi problématique (lire ci-contre). « Tant que rien n’est signé, ils ne savent pas quelles aides ils vont avoir et ils sont donc dans l’attente. »

BioWallonie réclame aujourd’hui de mettre les bouchées doubles au niveau de la promotion, alors que le budget a été divisé par deux en 2022 par rapport à ce qui avait été annoncé. « Mais ce qu’il faut aussi, c’est travailler sur la demande. On peut produire ce qu’on veut, si on n’a pas les consommateurs, ça n’ira jamais. Et pour ça, les politiques doivent aussi montrer l’exemple, montrer qu’ils y croient. »

Sa.B.

PAC: Borsus rassure

La Fédération wallonne de l’agriculture confirme être en attente du plan stratégique qui doit être approuvé par la Commission européenne. « Les semis pour 2023, on les fait dans six semaines », pointe le secrétaire général José Renard. « C’est maintenant que les professionnels de la terre établissent leurs plans de culture. »

Le ministre de l’Agriculture Willy Borsus comprend l’inquiétude. « Mais en même temps les grandes tendances de notre plan stratégique, elles ne changeront pas », répond-il. « Et ces grandes tendances sont aujourd'hui connues. » Pour José Renard, cela permet effectivement de s’orienter. « Je ne pense pas que les remarques de l’Europe soient de nature à modifier les grandes orientations. Mais nos agriculteurs aimeraient connaître les modalités plus précises... »

Willy Borsus évalue le retour de l’Europe de manière plutôt positive. « 210 remarques, c’est la moitié des remarques de la Flandre par exemple. Beaucoup sont des demandes de clarification, de justification, etc. On est en dialogue avec l'Europe depuis déjà la fin du mois de mai. Dès la fin de l'été, on aura fini. Et on rentrera notre plan stratégique définitif avec approbation, on l'espère, dans le courant de l'automne. »

Poursuivez votre lecture sur ce(s) sujet(s) :Région flamandeRégion wallonne

Téléchargez notre nouvelle appli Sudinfo

Téléchargez notre nouvelle appli Sudinfo

Aussi en Belgique